Trois questions à…

Photo Marcel Lebrun

 

Marcel Lebrun,

professeur en technologies de l’éducation au Louvain Learning Lab de l’Université catholique de Louvain (Belgique)

 

Vous avez choisi, en accord avec les organisateurs d’écriTech’8, de faire la conférence inaugurale du mercredi 5 avril en « mode inversé » ? Pourquoi avoir choisi cette modalité et qu’en attendez-vous ?

Si l’Homme invente toutes ces technologies, le numérique dit-on actuellement, c’est bien pour s’affranchir des limites et des contraintes imposées entre autres par son environnement, son espace-temps. Dans mon cas, malgré tout mon intérêt d’être en présence (en proximité) avec vous le 5 avril, mon agenda a en décidé tout autrement. Tourner ce contretemps en valeurs ajoutées, telle a été mon inspiration. Pourquoi ne pas pratiquer un principe qui m’est cher en formation ou en accompagnement, celui de l’isomorphie ? « Faire avec les participants ce que je dis que l’on devrait faire afin qu’ils le fassent à leur tour ensuite avec leurs futurs formés ». Si on vise le transfert dans les pratiques, il ne suffit pas de faire une conférence, même magistrale, sur les méthodes actives ou sur les classes inversées ! L’exposé est une condition nécessaire mais pas suffisante pour garantir un effet sur les pratiques, entre appropriation individuelle et élaboration collective. On dit aussi que le savoir est maintenant partout, accessible, qu’il est sorti lui aussi de l’espace-temps des cathédrales des savoirs… et que la présence (je veux dire l’école ou l’amphi) devrait surtout être mise à profit pour redonner du sens, permettre à chacun de le contextualiser, de replonger les savoirs distillés dans « l’humain », de trouver réponses à ses propres questions, de transformer alors les savoirs en connaissances appropriées, déconstruites pour être reconstruites. C’est pourquoi j’ai voulu faire pratiquer cette inversion par les participants pour leur donner l’occasion de la vivre : la « conférence » à la maison, le débat dans l’amphi, selon le slogan initial de la classe inversée.

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous aux participants pour préparer au mieux la conférence ?

Selon les principes de la classe inversée (celle que j’appelle parfois le Type 1), il serait tout d’abord nécessaire et utile qu’ils « prennent connaissance » des concepts du « monde des idées » sur les precepts de cette stratégie pédagogique en émergence et en développement. Le site d’écriTech’8 propose ainsi quelques ressources « savantes » à ce sujet. Il s’agira dès lors de comprendre (prendre avec soi, s’approprier) les quelques idées que j’expose afin de discerner les axes principaux du vaste panorama dorénavant dénommé « les classes inversées » tant les interprétations (les percepts), les pratiques, ont démontré leur caractère pluriel. Car au-delà d’une méthode (un cheminement in fine assez normatif), c’est à une itinérance, un voyage en apprenance, qu’invitent les classes inversées. Comme « on apprend toujours tout seul mais jamais sans les autres » selon la citation de Philippe Carré, on pourrait imaginer que les participants échangent, sur les réseaux sociaux, leurs avis, leurs opinions, leurs questions sur la thématique afin de les affuter en mettant en évidence les principes premiers qui animèrent les pionniers … partir des idées, les plonger dans les contextes particuliers pour leur redonner du sens et ainsi les vivifier. Entre raison et expérience, c’est là que se construit l’apprentissage individuel et collectif. Pour aller plus loin, on pourrait imaginer (l’idée me tente mais ce sera pour une prochaine fois) que les participants travaillent en groupe à tout cela en première partie de l’activité en présence (en lieu et temps de la conférence) et me présentent la synthèse de ce qu’ils ont compris, des questions qu’ils se posent, de leurs envies d’apprendre encore… On serait alors dans ce que j’appelle le Type 2 : la conférence renversée n’est pas loin, comme dirait mon collègue et ami Jean-Charles Cailliez.

Est-ce que la classe inversée contribue à « penser autrement l’appropriation, le partage et la construction des savoirs » ?

Comme je le dis souvent, les classes inversées visent à redonner du sens à la présence dès lors que les habitudes de transmission des savoirs (dans tel lieu, à telle heure… dans une forme ex-cathedra héritée de la tradition orale) sont ébranlées, voire s’estompent, par l’externalisation actuelle des savoirs et l’intelligence collective qui pointe déjà son nez… Nos petits enfants apprendront-ils toujours à l’école si celle-ci ne se réinvente pas ?  Les classes inversées interrogent nos rapports aux savoirs somme toute socialisés, institutionnalisés, voire sacralisés : il n’y a pas si longtemps (à la Renaissance, il y a quelques siècles), ils ont remplacé favorablement les dieux qui commandaient jusque-là les malheurs et les bonheurs des humains, les événements de leurs vies. Suivant l’ancienne tradition (celle de l’oral), des « grands-prêtres » des savoirs ont continué à interpréter les textes et à s’assurer de la bonne mémorisation de leurs élèves malgré l’émergence du livre. Le livre a cependant permis la diffusion des idées et des controverses associées… du moins au bénéfice de ceux qui étaient munis des compétences nécessaires pour décoder ce premier média « de masse ».

Aujourd’hui, les savoirs quittent leurs tours d’ivoire. La structure pyramidale (avec l’expert au-dessus) de la transmission verticale a certes encore de beaux jours devant elle. Mais, de plus en plus, un mode de transmission, ou plutôt d’apprentissage collaboratif en réseau, davantage horizontal, s’instaure. Les dieux, ou en tout cas la pensée magique, sont toujours là (ironiquement, je dirais que beaucoup croient encore que l’injection de technologies en classe va per se améliorer l’apprentissage), les savoirs que nous avons dit avoir été sacralisés ont permis à l’humanité des progrès gigantesques… Nous assistons sans doute à une nouvelle renaissance qui n’oblitère pas la précédente (celle du livre et de la raison), mais la prolonge en remettant l’humain et la complexité au cœur du débat et en inscrivant (enfin) l’approche par compétences (le décloisonnement) et la pensée systémique au centre du tourbillon des savoirs désormais externalisés. En effet, les classes inversées, comme je les explique, n’ont pas pour but d’exacerber les contraires, de polariser les extrêmes du « sage on the stage » (le maître, l’expert sur l’estrade, la vision pédagogique centrée sur l’enseignant ou encore le top-down) et du « guide on the side » (l’enseignant accompagnateur ou concepteur de situations d’apprentissage, l’apprenant au centre ou encore l’approche bottom-up).

Notre approche serait donc moins déterministe que connectiviste, en alternant à bon escient :

  • (1) la contextualisation, l’expérience, la recherche de sens, l’explicitation des conceptions premières, le décodage des lieux communs ;
  • (2) la recherche d’invariants, de modèles, de principes, de règles ;
  • (3) l’expérimentation, la vérification, l’exercisation, la confrontation aux situations problèmes…

Finalement, au niveau de la société ou au niveau de la classe, le numérique nous offre des espaces de liberté, plus ouverts. Serons-nous capables d’en profiter ?

 

15 mars 2017

Publié dans Conférence inaugurale, écriTech'8

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